Entre bombardements, pressions politiques et désinformation, des journalistes scientifiques témoignent des défis de leur métier en temps de guerre.
« Parfois, je faisais une interview pendant que les frappes continuaient autour de nous. » Dans la salle, un silence s’installe lorsque la journaliste libanaise Sara Matar prend la parole.
À Pretoria, lors de la 13ᵉ Conférence mondiale des journalistes scientifiques organisée du 1er au 5 décembre 2025, des reporters venus du Liban, du Yémen, d’Égypte et du Nigeria ont raconté ce que signifie aujourd’hui exercer le journalisme scientifique au cœur des guerres, des régimes autoritaires et du chaos informationnel.
La session, intitulée « Couvrir sous le feu des critiques : le journalisme scientifique dans les zones de conflit et les régimes autoritaires », ne parlait pas seulement de journalisme. Elle parlait de peur, d’épuisement et de survie.
Sara Matar, collaboratrice de The New Arab et Vision of Women, revient sur la guerre israélienne au Liban en 2024. Pendant plusieurs semaines, elle a suivi les déplacements massifs de populations dans le sud du pays, dans la Bekaa, à Baalbek-Hermel et dans les banlieues sud de Beyrouth.
« Les écoles transformées en abris étaient pleines. Des familles dormaient dehors, dans les rues, sur les trottoirs, parfois même sur les plages », raconte-t-elle. « Certains n’avaient ni couvertures, ni médicaments, ni produits d’hygiène. » Mais documenter cette réalité était devenu extrêmement difficile.
« En tant que journaliste libanaise ayant couvert cette guerre douloureuse, je peux témoigner des dangers auxquels nous étions confrontés chaque jour », explique-t-elle. « Le problème n’était pas seulement les bombardements. Certains groupes politiques empêchaient aussi les journalistes d’accéder aux centres d’hébergement. »
À plusieurs reprises, dit-elle, obtenir des informations fiables relevait presque de l’impossible.
« Les chiffres changeaient constamment. Le nombre de déplacés, les victimes, l’aide disponible… personne ne donnait les mêmes données. Et les autorités évitaient souvent de répondre aux questions essentielles sur les besoins réels des populations. »
Produire l’information en situation de conflit
Au Yémen, Abdulrahman Abotaleb décrit une situation encore plus étouffante. Le rédacteur en chef du Yemen Science Network explique travailler dans un pays où les journalistes peuvent être tués simplement pour avoir continué à enquêter.
« En septembre 2025, plus de trente journalistes ont perdu la vie lors de frappes contre des institutions médiatiques à Sanaa », rappelle-t-il.
Malgré cela, il poursuit ses investigations sur des sujets sanitaires et scientifiques, notamment sur la contamination de l’eau dans la capitale yéménite.
« Faire du journalisme scientifique dans un pays en guerre, c’est accepter de travailler sans garanties », dit-il calmement. « Les déplacements sont dangereux. Les données fiables sont rares. Et les pressions politiques sont permanentes. »
Selon lui, le danger ne vient pas uniquement des armes. « Dans les zones de conflit, les journalistes doivent aussi lutter contre la manipulation de l’information. Chaque camp essaie d’imposer sa propre version de la réalité. »
Depuis l’Égypte, le journaliste scientifique indépendant Amr Rageh suit quant à lui la guerre à Gaza à distance. Mais il refuse de mettre en avant sa propre situation.
La santé mentale, un enjeu souvent ignoré
« Les véritables risques sont supportés par les journalistes palestiniens présents à Gaza », insiste-t-il. « Ce sont eux qui vivent les bombardements, les pertes humaines et la pression quotidienne. »
Très vite, la discussion bascule sur un sujet rarement évoqué publiquement : la santé mentale des reporters.
« On ne peut pas vivre continuellement dans le flot des images de guerre sans conséquences psychologiques », affirme Amr Rageh. « Chaque journaliste doit trouver une manière de protéger son esprit. Sinon, l’épuisement finit par arriver. »
Autour de la table, plusieurs intervenants acquiescent. Sara Matar explique que certains journalistes ont commencé à travailler sous pseudonyme ou à distance pour réduire les risques. « Dans certains contextes, changer l’angle d’un reportage ou retarder une publication peut devenir une question de sécurité personnelle », dit-elle.
Pour Abdulrahman Abotaleb, cette prudence est devenue une compétence professionnelle à part entière. « Aujourd’hui, protéger ses sources, sécuriser ses communications et vérifier minutieusement chaque information fait partie intégrante du travail journalistique. »
Malgré les dangers, aucun des intervenants ne parle d’abandonner. « Le journalisme scientifique ne consiste pas seulement à transmettre des chiffres ou des données », conclut Sara Matar. « En temps de guerre, il devient aussi une manière de défendre le droit des populations à une information exacte et vérifiée. »
La session était modérée par Pierre Riche, reporter international pour le magazine Science, basé aux États-Unis. Le journaliste nigérian Garba Hussaini Mohammed figurait également parmi les intervenants.
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Cet article a été écrit par Ruth Kutemba , édité et validé pour publication par Mardochée Boli, directeur de publication de Sciences de chez Nous.
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