WCSJ 2025 à Pretoria : l’Afrique s’impose comme laboratoire du journalisme scientifique face aux crises globales

Credit photo: Department of Science,Technology and Innovation SA

Pour la première fois de son histoire, la Conférence mondiale des journalistes scientifiques (World Conference of Science Journalists – WCSJ) s’est tenue en Afrique. Organisée du 1er au 5 décembre 2025 à Pretoria, en Afrique du Sud, cette 13ᵉ édition a réuni plus de 400 journalistes scientifiques et 73 délégués autour du thème : « Journalisme scientifique et justice sociale : renforcer la résilience et la compréhension ».

Au-delà de sa portée symbolique, l’événement a mis en lumière les défis structurels et éthiques auxquels le journalisme scientifique est confronté, en particulier dans les pays du Sud : désinformation, inégalités d’accès aux savoirs, usages ambivalents de l’intelligence artificielle et sous-représentation des voix scientifiques africaines dans l’espace médiatique mondial.

Tournant historique

Lors de la cérémonie d’ouverture, le ministre sud-africain de la Science, de la Technologie et de l’Innovation, le professeur Blade Nzimande, a salué la tenue de la conférence sur le continent africain, tout en dressant un constat sans détour. « Accueillir cette prestigieuse conférence en Afrique est un moment de fierté, mais aussi un rappel : le continent a besoin de beaucoup plus de journalistes scientifiques que ceux dont nous disposons actuellement », a plaidé le ministre Blade.

Sa déclaration a servi de fil conducteur à plusieurs sessions, où les participants ont interrogé la capacité réelle des médias africains à couvrir des enjeux scientifiques complexes dont le climat, la santé, l’agriculture ou les technologies émergentes dans des contextes marqués par la précarité économique et la pression politique.

Désinformation climatique, des outils, mais aussi des limites

L’un des temps forts de la conférence a été consacré à la lutte contre la désinformation climatique. Des journalistes et chercheurs ont présenté des stratégies concrètes, notamment le pre-bunking, une approche consistant à exposer les mécanismes de manipulation avant même que les fausses informations ne circulent massivement.

Cependant, plusieurs intervenants ont souligné les limites de ces outils dans les pays où les rédactions manquent de ressources, et où les plateformes numériques restent les principales sources d’information.

« Les techniques existent, mais elles supposent du temps, des données fiables et une protection éditoriale. Dans de nombreux pays africains, le journaliste scientifique travaille seul, sans filet », a souligné un intervenant lors d’une session fermée consacrée aux médias du Sud.

Cette réalité a nourri des débats parfois critiques sur la responsabilité des grandes plateformes technologiques et sur l’asymétrie entre journalistes du Nord et du Sud dans l’accès aux données scientifiques.

Autre thème central de cette rencontre a été l’usage de l’intelligence artificielle dans la couverture de la sécurité alimentaire. Des études de cas venues d’Afrique de l’Est et d’Asie ont montré comment l’IA peut aider à analyser des données agricoles ou climatiques complexes. Mais plusieurs journalistes ont alerté sur le risque de dépendance à des outils opaques, souvent développés hors du continent.

Pour Shehzad Ali Joomum Ali Duman, journaliste à la Mauritius Broadcasting Corporation, la priorité reste la coopération. « L’enjeu n’est pas seulement technologique. Il s’agit de créer des réseaux durables entre journalistes, universités et institutions, afin que les outils servent réellement les réalités locales, et pas l’inverse » a-t-il soutenu.

Une conférence saluée, mais pas exempte de questionnements

Si la diversité géographique et thématique de la WCSJ 2025 a été largement saluée, certains participants ont regretté que les voix africaines restent parfois cantonnées à des panels périphériques, plutôt qu’aux grandes sessions plénières.

Engela Duvenage, directrice de la conférence, reconnaît ces tensions comme faisant partie du processus. « Le quatrième jour a suscité des conversations parfois inconfortables, mais nécessaires, sur la justice sociale, l’équité climatique et la place des perspectives africaines. C’est précisément ce type de débat que nous voulions encourager », précise Engela.

Pour de nombreux journalistes, la conférence a néanmoins représenté un levier professionnel important. Shakoor Rather, PDG de Science Matters et ancien rédacteur en chef d’INDIAai, estime que cette édition marque un tournant : « La diversité des profils était sans précédent. Les discussions sur la désinformation m’ont permis de repenser mes propres pratiques éditoriales. »

Même constat pour Antoine Beau, journaliste scientifique en France : « Face à la défiance croissante envers la science et les médias, ces échanges sur nos méthodes et nos responsabilités sont essentiels. »

Sokosi Banda, journaliste scientifique basé en Zambie, évoque des perspectives concrètes : « Je repars avec des idées précises de sujets, notamment sur l’agriculture et le climat, que je compte adapter à mon contexte national. »

Et après Pretoria ?

Engela Duvenage, directrice WCSJ 2025 passe le bâton de commande à Alex O’Brien, prochaine directrice de la conférence 2027 Londres , le 4 décembre 2025 lors de la cérémonie de clôture. Crédit photo : DSTIGOVZA

 

Lors de la cérémonie de clôture, le président de la Fédération mondiale des journalistes scientifiques, Ben Deighton, a annoncé les prochaines éditions : Londres en 2027 et la Chine en 2029, avec l’ambition affichée de maintenir l’Afrique comme un acteur central du réseau mondial.

Organisée par l’Association sud-africaine des journalistes scientifiques (SASJA) et la Science Diplomacy Capital for Africa (SDCfA), en collaboration avec le CSIR, la WCSJ 2025 aura surtout mis en évidence une réalité : l’Afrique n’est plus seulement un terrain d’observation pour le journalisme scientifique mondial, mais un espace de production, de débat et de remise en question.

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Cet article a été écrit par Ruth Kutemba  et validé pour publication par Mardochée Boli, directeur de publication de Sciences de chez Nous.

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