RDC : ces légumineuses oubliées qui pourraient réduire la malnutrition

En République démocratique du Congo, près de la moitié des décès d’enfants de moins de cinq ans sont liés à la malnutrition. Parmi les facteurs en cause figure une alimentation peu diversifiée, largement dominée par le haricot et l’arachide, alors que d’autres légumineuses, plus nutritives, restent marginalisées.

Crédit : Alliance de Biodiversité Internationale et CIAT

À Lubumbashi, dans la province du Haut-Katanga, au sud-est du pays, le marché du peuple  situé dans la commune de  Kampemba offre un aperçu concret des habitudes alimentaires locales. Dans la plupart des rangées, haricots et arachides dominent les étals. Jacky, une trentenaire, vend différents produits, mais elle privilégie les haricots : « Je préfère vendre les haricots parce que c’est ce que les clients achètent le plus », raconte-t-elle avec un sourire rassurant. 

Plus loin, certaines légumineuses restent peu présentes. « Le soja est acheté de temps en temps », explique-t-elle. « Les gens achètent ce qu’ils connaissent. »

Jacky, une commerçante au marché du peuple à Lubumbashi, dans le Haut-Katanga. Crédit photo: Ruth Kutemba / SDCN

Le lourd tribut de la sous-nutrition infantile

Cette préférence n’est pas sans conséquences sur la qualité de l’alimentation. En RDC, la malnutrition reste l’une des premières causes de mortalité chez les enfants. Selon le Plan national stratégique multisectoriel de nutrition 2023–2030, près d’un enfant sur deux qui meurt avant l’âge de cinq ans est victime de la sous-nutrition.

« Le régime alimentaire dans plusieurs régions du pays est pauvre, basé essentiellement sur la consommation de féculents et de céréales, avec des aliments manquants comme les légumineuses, les oléagineux, les produits d’élevage ou encore les fruits et légumes », souligne le rapport. 

À l’échelle nationale, la production totale de légumineuses s’estimait à 3,4 millions de tonnes en 2019. Un volume qui paraît imposant, mais reste insuffisant pour couvrir les besoins d’une population en pleine croissance. Selon le Food security cluster, le pays enregistrait un déficit d’environ 330 000 tonnes, avec une disponibilité de 35 kg par habitant et par an, bien en dessous du seuil des 43 kg recommandés pour la sécurité alimentaire.  

Et comme si ce déficit global ne suffisait pas, lorsque les légumineuses parviennent enfin à s’inviter dans les assiettes, elles se limitent presque exclusivement au haricot. De quoi donner l’impression d’une alimentation suffisante, alors même qu’elle reste pauvre en diversité nutritionnelle.

Cette absence de diversité ne se limite pas aux marchés. Elle prend racine en amont, dans les choix agricoles.

En RDC, la production de légumineuses est dominée par l’arachide, suivie du haricot et du niébé. Le haricot reste néanmoins l’une des cultures les plus largement répandues.

Ces légumineuses occupent l’essentiel des superficies agricoles, tandis que le pois cajan ou les petits pois restent très peu présents, voire absents dans certaines régions comme le Haut-Katanga. 

Les données de la campagne agricole 2017-2018 montrent que l’arachide est la légumineuse la plus cultivée en République démocratique du Congo, avec plus de 2,7 millions d’hectares, suivie du haricot et du niébé.

À l’inverse, le pois Cajan et le petit pois occupent des superficies très faibles, traduisant leur caractère marginal dans les systèmes agricoles en RDC.

Avec plus de 525 000 tonnes produites entre 2017 et 2018, le haricot est  la légumineuse qui a été le plus cultivée. Selon un rapport du Food Security Cluster, sa production est surtout concentrée dans les provinces de l’Est. Le professeur Antoine Kanyenga Lubobo, spécialiste en agronomie à l’université de Lubumbashi, confirme que le Nord-Kivu et le Sud-Kivu sont parmi les principaux bassins de production.

Extrait audio Pr Antoine Kanyenga Lubobo expliquant la repartition des légumineuses

 

Cette domination répond à des logiques bien ancrées. Sur le terrain, les agriculteurs privilégient des cultures sûres, qui se vendent rapidement et dont ils maîtrisent les cycles. « Les agriculteurs suivent les habitudes du marché et ne proposent que ce que les clients achètent », explique Kabwe Kande Gloire, ingénieur agronome à Lubumbashi. Le haricot, avec sa demande constante et son cycle de production relativement court, s’impose comme un choix évident.

À l’inverse, d’autres légumineuses peinent à trouver leur place. « Je n’ai jamais cultivé les petits pois ni le pois cajan. Il est difficile de trouver des semences de qualité, et la demande reste faible », poursuit-il. Un constat partagé par plusieurs acteurs du secteur : « Ce qui n’est pas demandé n’est pas produit, et ce qui n’est pas produit disparaît peu à peu des habitudes alimentaires. »

Ce cercle se referme d’autant plus vite que certaines cultures sont perçues comme marginales ou extérieures aux habitudes locales. Le pois cajan, par exemple, reste peu intégré dans les pratiques alimentaires de nombreuses régions. Résultat : malgré leur potentiel, ces légumineuses restent à la périphérie du système alimentaire.

Les secrets d’une assiette parfaitement équilibrée

Pourtant, leur intérêt nutritionnel est bien établi. Selon le dernier rapport des directives alimentaires mondiales (2025), une alimentation diversifiée en légumineuses est le bouclier le plus efficace pour la santé. En se limitant au haricot, on prive notre corps d’une variété de nutriments essentiels.

Comme le rappelle  le Dr Banze Nkulu Nyota Gisèle, médecin nutritionniste : « Les légumineuses fournissent des protéines végétales de qualité. Elles sont le premier rempart contre les carences. » Mais attention, manger des légumineuses est une chose, savoir les associer en est une autre. 

Interrogé par Sciences de chez Nous, le Dr André Kaseba, du Conseil national de l’Ordre des médecins de la RDC, précise : « L’efficacité nutritionnelle dépend de la complémentarité des aliments. » Son secret ? Associées les légumineuses avec des céréales locales. Car, ensemble, elles forment une protéine complète, couvrant la totalité des besoins en acides aminés que le corps ne peut pas fabriquer seul. C’est la recette miracle pour la croissance des enfants.

Alors, vers quelles légumineuses se tourner ? le Dr Banze recommande particulièrement un trio gagnant : « le pois cajan, le soja et l’arachide » pour lutter contre la malnutrition protéino-énergétique. 

Extrait audio Dr Nkulu Nyota Gisèle faisant des recommandations sur les légumineuses à utiliser dans la pratique clinique
Nonobstant, au-delà de ce trio, des trésors comme le pois bambara (voandzou) restent dans l’ombre. Riches en fer et en fibres, ces cultures marginalisées sont les alliées naturelles des populations les plus vulnérables. « Leur réintroduction massive dans nos assiettes pourrait radicalement améliorer l’alimentation, notamment chez les enfants et les populations les plus vulnérables », avertit le Dr Banze.

L’engrais vert naturel

Au-delà de la nutrition humaine, l’intégration de ces cultures oubliées jouerait un rôle clé dans l’équilibre des sols, là où la monoculture actuelle montre ses limites. En effet, bien qu’il soit chéri par les marchés, le haricot reste une plante agronomiquement fragile. Dans le Haut-Katanga, il tolère très mal les fortes pluies. Pire encore, le cultiver de manière frénétique sans véritable rotation détruit la structure même des sols. Comme le prévient le professeur Michel Mpundu Mubemba, de la Faculté des sciences agronomiques de l’université de Lubumbashi : « Cultiver sans engrais ni diversité revient à appauvrir progressivement les sols ».

Extrait audio Pr Antoine Kanyenga Lubobo présentant les avantages de nouvelles variétés du haricot

C’est ici que les révèlent leur superpouvoir : la fixation biologique de l’azote. Des plantes négligées comme le voandzou abritent dans les nodules de leurs racines des bactéries appelées rhizobiums. Ces micro-organismes vivent en symbiose avec la plante : ils captent l’azote atmosphérique, inutilisable tel quel, et le transforment en nutriments directement assimilables par la terre.  

En associant ces légumineuses négligées à des graminées comme le maïs, les paysans créent un engrais vert naturel et gratuit, qui garantit la fertilité des parcelles sur le long terme. Le voandzou, particulièrement lourd, farineux et riche en protéines, offre une alternative parfaite, capable de nourrir à la fois les hommes et le sol. 

C’est pourquoi, « face au péril de la malnutrition infantile, repenser l’agriculture congolaise ne consiste pas à arracher les haricots, mais à briser leur monopole » soutient Kabwe Kande Gloire, ingénieur agronome à Lubumbashi.

••••••••••

Cet article a été écrit par Ruth Kutemba , édité et validé pour publication par Mardochée Boli, directeur de publication de  Sciences de chez Nous.

➤ Bien que nous ayons mis en place un processus éditorial robuste et bien rodé, nous ne sommes qu’humains. Si vous repérez des erreurs ou des coquilles dans nos productions, veuillez-nous en informer par courriel à l’adresse : correction@sciencesdecheznous.com.

Pour toutes autres préoccupations

Envoyez-nous un email

Contactez-nous sur WhatsApp

vous pourriez aussi aimer

Les commentaires sont fermés.