À l’aube, l’air est encore frais autour de l’Hôpital général de Taabo. Dans la cour, des hommes et des femmes patientent en silence. Les bandages dépassent des pagnes, les pas sont lents. Ici, les plaies ont souvent une histoire plus longue que les dossiers médicaux.
L’ulcère de Buruli, que l’on surnomme dans la région la « plaie de papaye », est une maladie de la peau causée par une bactérie “mangeuse de chair” appelée Mycobacterium ulcerans. La maladie représente l’un des motifs les plus fréquents de consultation. Les patients arrivent après des mois, parfois des années, de traitements infructueux.
Certains ont tenté leur chance dans des hôpitaux de district. D’autres se sont tournés vers des remèdes traditionnels. Beaucoup cumulent les deux. Quand ils franchissent enfin le portail de Taabo, les plaies sont souvent surinfectées.
Enfances suspendues
Marie-Rose a grandi avec la maladie. Enfant, pendant que ses camarades poursuivaient leur scolarité, elle enchaînait les soins et les rechutes. « Je voyais les autres enfants partir à l’école avec leurs cahiers sous le bras pendant que moi, je prenais la route des centres de santé », raconte Marie-Rose, la voix basse. « Depuis toute petite, je vis avec cette maladie. On m’a emmenée à Daoukro, puis à Béoumi. Quand les traitements ne donnaient rien, ma famille a même essayé la médecine traditionnelle. À chaque fois, on espérait que la plaie allait enfin guérir… mais elle continuait de s’aggraver. Les années sont passées comme ça. J’ai dû arrêter l’école. Petit à petit, j’ai aussi laissé tomber mes rêves. »
Le 21 juillet 2025, elle arrive finalement à Taabo après avoir entendu parler d’anciens patients qui auraient retrouvé espoir. Amaigrie, épuisée par des années de souffrance, elle reste prudente lorsqu’elle évoque son état : « Depuis que je suis arrivée ici, je sens une amélioration. » Son sourire demeure discret, presque retenu, comme si elle refusait encore de croire totalement à la guérison.
Maman Dah, elle aussi, porte les traces d’un long parcours médical. Partie de Bingerville avec une ulcération post-érysipèle, elle raconte avoir vu sa plaie empirer après un traitement traditionnel à la pierre noire.
« Au début, je pensais que ça allait me soulager. Mais la blessure est devenue encore plus grave », confie-t-elle. À Taabo, elle dit retrouver peu à peu de l’espoir. « Depuis que je suis ici, je me sens mieux. » Une phrase simple, prononcée sans emphase, mais chargée d’années de douleur et d’attente.
La méthode Taabo
Dans les salles de soins, les gestes sont méthodiques. Lavage au savon ou au sérum salé, pansements réguliers, suivi médical rigoureux. Le Dr Didier Koffi, médecin au Programme national de lutte contre l’ulcère de Buruli et des maladies cutanées ulcératives endémiques (PNLUB-MCUE) et membre du consortium Afrique One basé au Centre suisse de recherches scientifiques en Côte d’Ivoire, décrit un problème récurrent.
« La plupart des malades arrivent avec des plaies surinfectées, souvent aggravées par des interdits alimentaires prodigués par les praticiens de la médecine traditionnelle », raconte Dr Didier Koffi.
Il insiste sur un point précis : l’alimentation. « L’état nutritionnel est fondamental. Certains guérisseurs interdisent les aliments de couleur rouge et orangée comme la papaye, la sauce graine, la viande rouge ou encore le poisson frais, pourtant de par leur teneur en vitamine A, en protéines, ces aliments sont essentiels à la reconstruction du tissu cutané endommagé par la plaie. »
« Contrairement à d’autres centres où les soins sont très coûteux, ici, tout est gratuit. Nous avons même abandonné l’usage d’anciens antiseptiques douloureux. Nous avons démystifié les plaies », précise le médecin.
La gratuité est un élément central. Beaucoup de patients arrivent après avoir épuisé leurs ressources. Certains ont vendu des biens, contracté des dettes. À Taabo, ils ne paient ni les soins ni les pansements. Cette réalité explique en partie l’afflux constant.
La ville elle-même constitue un terrain d’étude pour les chercheurs. Située entre savane et forêt, elle offre un environnement propice à l’observation des maladies tropicales négligées. Le Professeur Bassirou Bonfoh, directeur du consortium Afrique One au Centre suisse de recherches scientifiques en Côte d’Ivoire, rappelle que « l’eau stagnante favorise certains escargots vecteurs de maladies parasitaires ». Selon lui, Taabo « offre alors un échantillon représentatif de toute la Côte d’Ivoire ». La géographie devient ainsi un outil scientifique.
Guérir… et rester
Mais l’histoire ne s’arrête pas à la cicatrisation. Le Dr Bognan Valentin Koné, sociologue et membre d’Afrique One, observe que « Certains patients, après guérison, choisissent de s’installer définitivement et fondent un foyer ici dans la ville de Taabo. L’hôpital devient ainsi un point de départ pour une nouvelle vie. »
La migration sanitaire se transforme parfois en migration résidentielle. On vient pour se soigner. On reste parce que retourner d’où l’on vient n’a plus de sens, ou plus de place.
Depuis 2019, l’hôpital de Taabo s’est imposé comme une référence nationale pour la prise en charge de l’ulcère de Buruli, de la lèpre et d’autres plaies chroniques. Des patients arrivent d’autres régions de Côte d’Ivoire, mais aussi du Burkina Faso et du Mali.
Sur le terrain, pourtant, les réussites médicales n’effacent pas tout. Les cicatrices restent visibles, larges, parfois déformantes. Les années perdues ne se rattrapent pas. Marie-Rose a retrouvé un espoir de guérison, mais son enfance ne reviendra pas. D’autres repartiront vers des villages où les stigmates de la maladie pèseront encore sur le regard des autres.
À Taabo, on referme des plaies ouvertes depuis trop longtemps. Mais en quittant l’hôpital, une évidence s’impose : si la science parvient à reconstruire la peau, elle ne peut pas rendre le temps que la maladie a pris. C’est l’une des raisons pour lesquelles, les chercheurs invitent les populations à se rendre immédiatement dans un centre de santé lorsqu’elles ont des plaies.
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Cet article a été écrit par Diglè Beraca , Boua Eva, Koné Rosine, Essan Mickael et édité par Mardochée Boli.
Ce travail a été réalisé avec l’appui financier du consortium Afrique One du Centre Suisse de Recherches Scientifiques en Côte d’Ivoire (CSRS). Il s’inscrit dans le cadre de la Science Journalism Academy, une initiative de l’African Science Communication Agency (ASCA) en partenariat avec Sciences de chez Nous.
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