Le secteur privé de la santé prospère dans plusieurs pays africains. Cliniques, cabinets, laboratoires et pharmacies poussent à un rythme soutenu, surtout dans les centres urbains. Certains y voient un signe de modernité, d’autres une réponse pragmatique aux défaillances du secteur public. Mais derrière cette croissance se cache une réalité brutale : le développement du privé n’est pas le fruit d’une stratégie sanitaire, mais le symptôme d’un renoncement à sa régulation.
Le privé ne s’est pas imposé parce qu’il serait intrinsèquement plus performant. Il s’est imposé parce que le public recule. Là où l’hôpital manque de médicaments, le privé facture. Là où le centre de santé est déserté par les médecins, le privé les accueille. Là où l’État n’assure plus l’équité, le marché impose ses règles. C’est le fruit d’une fuite en avant.
Le cœur du problème est connu, mais rarement nommé : le secteur privé de la santé en Afrique prospère largement sur les ressources publiques. Les meilleurs médecins, chirurgiens et spécialistes sont formés par l’État, souvent rémunérés par lui, mais exercent principalement dans le privé. Ils y sont plus disponibles, mieux équipés et surtout mieux payés. Les patients les y retrouvent, à condition d’avoir les moyens. Le service public devient ainsi un sas de tri : on y passe, puis on est redirigé vers le privé. Cette pratique, tolérée sinon encouragée, constitue une privatisation déguisée du système public.
Pire encore, cette porosité est rarement encadrée. Le cumul public-privé se fait sans règles claires, sans contrôle du temps de travail, sans sanctions en cas d’abus. Des équipements publics servent indirectement des activités commerciales. Les structures publiques s’épuisent, pendant que le privé engrange les bénéfices. Le résultat est limpide : un système à deux vitesses, institutionnalisé par l’inaction.
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À cela s’ajoute une régulation quasi inexistante. Qui contrôle réellement les cliniques privées ? Qui vérifie les licences, les qualifications, la qualité des soins, la sécurité des patients ? Dans les faits, très peu d’acteurs. Les inspections sont rares, les sanctions exceptionnelles, les normes floues ou inapplicables. Le secteur privé opère dans un brouillard réglementaire qui profite aux plus puissants et expose les patients aux dérives. La santé devient un marché comme un autre, avec ses abus, ses surfacturations, ses surprescriptions et ses risques cliniques.
Cette situation creuse des inégalités insupportables. Les riches accèdent à des soins rapides et sophistiqués. Les pauvres attendent, renoncent ou s’endettent. L’accès à la qualité dépend désormais du portefeuille, non du besoin. Ce basculement est une rupture morale. Il nie le principe même de justice sanitaire. Un pays qui accepte cela accepte que la vie n’ait pas la même valeur selon le revenu.
Les défenseurs du statu quo invoquent souvent l’argument de l’efficacité du marché. Mais la réalité est moins flatteuse. La qualité des soins dans le privé est extrêmement variable et rarement évaluée. L’absence de protocoles harmonisés, de certification obligatoire et de suivi clinique fait de la réputation un substitut à la preuve. Or en santé, la réputation ne sauve pas des vies ; les normes, oui.
D’autres pays ont pourtant montré qu’un autre chemin est possible. Là où l’État assume son rôle de régulateur, le privé devient un partenaire utile, encadré par des contrats, des obligations de qualité et des exigences d’équité. Là où l’État abdique, le privé devient un prédateur institutionnel. Plusieurs de nos pays africains, aujourd’hui, penchent dangereusement vers la seconde option.
Il est temps de dire les choses clairement : laisser le secteur privé de la santé se développer sans règles n’est pas une neutralité politique, c’est un choix. Un choix qui favorise les plus riches, affaiblit le service public et détruit la confiance. Réguler ne signifie pas étouffer le privé, mais le remettre à sa place : celle d’un acteur au service de l’intérêt général, et non l’inverse.
Créer une autorité de régulation indépendante, encadrer strictement le cumul public-privé, imposer l’accréditation et conditionner toute reconnaissance à des obligations de qualité et d’accessibilité ne sont pas des options idéologiques. Ce sont des urgences sanitaires et morales.
Un État qui ne régule plus la santé renonce à l’une de ses fonctions les plus fondamentales: protéger la vie. Le secteur privé peut être une force. Sans règles, il devient une menace. Et une société qui transforme la santé en marchandise prépare non pas le progrès, mais l’injustice durable.
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Cette tribune a été rédigée par le Pr Mohamed Ali Ag Ahmed, Professeur adjoint en gestion des services de santé à l’Université de Moncton, au Canada, également Coordinateur du réseau Afrafra (Afrique Francophone & Fragilité).
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