Cette nuit-là, Fatoumata a cru qu’elle allait mourir. Elle était enceinte de huit mois lorsqu’une douleur brutale l’a réveillée vers une heure du matin. Dans son village de Dorey, dans la région de Gao, aucun médecin, aucun véhicule sanitaire, aucun moyen rapide d’atteindre un centre de santé.
« Mon mari n’avait pas l’argent pour m’emmener au centre », raconte aujourd’hui la jeune femme, mère de deux enfants.
Le centre de santé communautaire le plus proche se trouve à à près d’une dizaine de kilomètres, au bout de pistes sablonneuses rendues dangereuses par des années de conflit armé. Louer une moto ou trouver du carburant en pleine nuit peut coûter des milliers de francs CFA, une somme inaccessible pour de nombreuses familles rurales.
Pourtant, Fatoumata a pu être évacuée à temps. « Grâce aux 500 francs CFA que mon mari cotise chaque année, le village a payé le transport », explique-t-elle.
Dans une région où une complication obstétricale peut rapidement devenir mortelle, cette petite somme constitue désormais un filet de sécurité vital.
Une caisse commune contre les urgences
Le dispositif repose sur un principe simple : chaque ménage verse entre 500 et 1 000 francs CFA par an dans une caisse de solidarité gérée localement. Lorsqu’une femme enceinte ou un enfant tombe gravement malade, l’argent est immédiatement débloqué pour financer le transport vers une structure de soins.
L’expérience est documentée dans une étude intitulée “Caisse de solidarité villageoise : une initiative communautaire pour la prise en charge des urgences obstétricales à Gao”, présentée lors des Journées scientifiques du réseau AFRAFRA.
Selon les chercheurs, le système a permis l’évacuation de 22 femmes enceintes en situation d’urgence entre août 2023 et août 2024 dans dix aires de santé de la région.
« Le principal problème reste l’absence d’accès rapide et sécurisé aux soins obstétricaux d’urgence, dans un contexte marqué par l’insécurité, la pénurie de spécialistes et la fragilité du système de santé », explique Sékou Bagayoko, coauteur de l’étude.
L’initiative n’a pas été improvisée, précise le chercheur. Des réunions communautaires ont été organisées pour identifier les besoins, définir les règles de gestion et mettre en place un suivi des dépenses.
Une région sous pression humanitaire
La portée de cette initiative ne peut être comprise sans mesurer la fragilité sanitaire de Gao. La région reste affectée par les déplacements de population, l’insécurité et les difficultés d’accès humanitaire. Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA), Gao comptait encore plus de 22 000 rapatriés en 2023.
L’accès aux soins demeure particulièrement difficile dans les zones rurales. Entre avril 2024 et avril 2025, Médecins du Monde indique avoir soutenu l’accès aux soins de plus de 97 000 personnes dans le district de Gao.
Dans plusieurs localités, les femmes enceintes doivent parcourir de longues distances avant d’atteindre un centre capable de gérer une complication obstétricale. Les risques sécuritaires, l’absence de moyens de transport et la pauvreté retardent souvent la prise en charge.
Les données sanitaires précises restent par ailleurs difficiles à établir. L’insécurité, la sous-déclaration des décès et les faiblesses du système d’information compliquent le suivi réel de la mortalité maternelle dans certaines zones.
Une innovation sociale plus que médicale
L’étude montre surtout qu’en contexte de crise, les communautés développent leurs propres mécanismes de survie sanitaire. Entre août 2023 et août 2024, 4 156 ménages ont contribué aux caisses villageoises, ce qui a permis de mobiliser plus de 3 millions de francs CFA. Le coût moyen d’une évacuation médicale s’élevait à environ 4 300 francs CFA.
Près de six femmes sur dix ont d’abord été transportées vers un centre de santé communautaire avant, pour certaines, d’être transférées vers un centre de référence disposant de capacités plus avancées.
Pour les chercheurs, la caisse ne finance donc pas seulement un trajet : « elle réduit le délai critique entre la complication et la prise en charge médicale.»
« Dans un contexte fragile, l’engagement des communautés dans la gestion de leur propre santé devient un levier de résilience », estime Sékou Bagayoko.
Un modèle encore fragile
L’initiative reste néanmoins vulnérable. Son fonctionnement dépend des cotisations des ménages dans une région marquée par la pauvreté et l’instabilité. Une mauvaise saison agricole, une recrudescence de l’insécurité ou une perte de confiance dans la gestion peuvent rapidement fragiliser les caisses.
Les chercheurs soulignent également une autre limite : « l’échelle du dispositif.» Vingt-deux évacuations en un an représentent un résultat important pour des zones rurales isolées, mais encore insuffisant face aux besoins réels de la région.
La question de l’équité demeure aussi centrale. Les ménages les plus pauvres, souvent les plus exposés aux complications sanitaires, sont parfois ceux qui peinent le plus à payer même une cotisation modeste.
Pour les auteurs de l’étude, « l’enjeu est désormais de pérenniser ces mécanismes communautaires et de mieux les intégrer aux politiques publiques de santé ».
Une leçon venue des villages
Au-delà des chiffres, l’expérience de Gao raconte autre chose: la manière dont des communautés confrontées à l’effondrement partiel des services publics tentent d’inventer leurs propres solutions. Dans ces villages du nord du Mali, la survie d’une femme enceinte peut désormais dépendre d’une caisse métallique alimentée collectivement, quelques centaines de francs CFA à la fois.
Une innovation discrète, née loin des grands programmes internationaux, mais qui transforme déjà des urgences médicales en histoires de survie.
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Cet article a été écrit par Bertine Kalnimé.
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Source scientifique principale
Traoré A., Coulibaly L., Traoré D., Bagayoko S., Yalcouyé A., Koumaré M. « Caisse de solidarité villageoise, une initiative communautaire pour la prise en charge des urgences obstétricales, Gao, Mali. » Communication orale CO13, Premières Journées Scientifiques du Réseau Afrique Francophone et Fragilité (AFRAFRA), Bamako, Mali, 6-8 janvier 2025. Projet Momentum pour la résilience sanitaire intégrée (MIHR).
Sources complémentaires
ACLED (Armed Conflict Location & Event Data Project). Données sur les violences contre les civils au Mali, 2023.
AFD — Agence Française de Développement. Amélioration de la situation sanitaire des populations délaissées du Nord-Mali. Enquête OMS, août 2013.
Médecins du Monde Belgique. Plus de 97 000 personnes aidées au Mali grâce au soutien de ECHO, avril 2025.
OCHA — Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires. Profil humanitaire : Région de Gao, mars 2024. / Bulletin humanitaire Mali, novembre 2023 — janvier 2024.
UNICEF Mali. Rapport annuel 2023. Bamako, juin 2024.
Institut National de la Statistique du Mali (INSTAT) / Ministère de la Santé. Enquête Démographique et de Santé du Mali — EDSM VII, 2024.
ISS Africa. « La mortalité maternelle au Mali : un drame oublié. » Institut d’Études de Sécurité, 2021.
Abstract Book disponible sur : https://drive.google.com/file/d/187Xfxq57quJHdNow7cQVJh741Nj2eO1r/view