Ulcère de Buruli : quand le village devient l’hôpital

Dans le village d'Ahondo, département de Taabo, une alliance solidaire inédite entre chercheurs, chefs coutumiers et agents de santé bénévoles fait reculer l'ulcère de Buruli, en forgeant un modèle de soins de proximité aussi efficace que vulnérable face au manque de financements.

La maladie a longtemps été synonyme de mort sociale. L’ulcère de Buruli ronge la peau, détruit les tissus et isole ses victimes sous le poids des croyances mystiques. Angoua Paul, cinquantenaire, couturier à Ahondo, en porte les stigmates depuis 1990. Frappé par un isolement total, il a vu la mort de près avant d’être sauvé par une amputation du pied gauche, prise en charge par le Centre Suisse de Recherches Scientifiques (CSRS).

Aujourd’hui appareillé d’une prothèse, il a rouvert son atelier. Surtout, il a transformé son traumatisme en force de frappe. « J’ai vu énormément de gens mourir. Moi aussi j’étais dans ce pronostic de mort », confie-t-il. Désormais, il traque la maladie : « Je me suis autoproclamé ambassadeur du Centre suisse. Je veux faire leur promotion, car je leur en suis profondément reconnaissant. »

Soigner cette maladie n’est pas une activité rémunératrice mais une mission qui demande avant tout d’avoir le cœur | Tchor Ousmane, guérisseur traditionnel.

Ce miracle quotidien repose sur des piliers presque invisibles. Au cœur d’Ahondo, Koffi Brou Caroline incarne cette lutte. Agent de santé communautaire, elle arpente inlassablement les pistes pour repérer les plaies suspectes, soigner à domicile et briser le silence des familles. Son travail va bien au-delà du soin médical. « Quelqu’un peut être guéri physiquement et psychologiquement, ça ne va pas », prévient-elle.

KOFFI BROU Caroline, agent de santé communautaire, pilier invisible de la santé à Ahondo

Pourtant, Caroline ne perçoit aucun salaire. Elle jongle avec d’autres petits métiers pour survivre. Une précarité qui terrifie le village. « Si Caroline disparaît du système, le village d’Ahondo n’est plus rien », lâche un habitant. Sans elle, le fil fragile entre les malades, les chefs traditionnels et les cliniques serait rompu.

L’efficacité de ce réseau tient à son ancrage culturel. Même les tradipraticiens, autrefois perçus comme des concurrents de la médecine moderne, sont intégrés au protocole. 

Tchor Ousmane, pêcheur et guérisseur, traite les premières lésions avec des écorces locales avant de réorienter les cas lourds. Il refuse d’en faire un commerce. « Soigner cette maladie n’est pas une activité rémunératrice mais une mission qui demande avant tout d’avoir le cœur », explique-t-il.

 TCHOR Ousmane, guérisseur traditionnel : une mission de cœur

 Le diagnostic précoce est la clé. Kouame Kouassi Jérôme, président des jeunes du village, bat le rappel au quotidien. Les leaders locaux sont désormais formés pour repérer les premiers nodules. « On voit les signes qui provoquent cette maladie. Et quand on demande aux gens de se faire dépister (…) automatiquement ces personnes-là se font prendre en charge », s’enthousiasme-t-il.

Cette alliance entre la science et la tradition fait figure de modèle. Développée par le consortium Afrique One, basé au CSRS, Ladite approche pluridisciplinaire prouve que les habitants ne sont pas de simples relais, mais de véritables partenaires médicaux.

A gauche, Kouame Kouassi Jérôme, président des jeunes du village d’Ahondo. A droite, son traducteur baoulé/français. Tous deux participent à la sensibilisation de la population.

Toutefois, le diagnostic institutionnel est critique. Lors d’un atelier organisé en septembre 2025 à Taabo, les chercheurs ont tiré la sonnette d’alarme. Le bénévolat a ses limites. Pour que l’expérience d’Ahondo survive et s’exporte, les autorités sanitaires doivent impérativement reconnaître, financer et structurer ces fantassins de la santé publique. Sans eux, l’ulcère de Buruli regagnera silencieusement du terrain.

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Cet article a été écrit par Marie France ZEZE, Destiny OTALOR, Manuela KOUADIO, Achille KRA  et édité par Mardochée Boli, directeur de publication de Sciences de chez Nous.

Ce travail a été réalisé avec l’appui financier du consortium Afrique One du Centre Suisse de Recherches Scientifiques en Côte d’Ivoire (CSRS). Il s’inscrit dans le cadre de la Science Journalism Academy, une initiative de l’African Science Communication Agency (ASCA) en partenariat avec Sciences de chez Nous.

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